>Thérèse Bisch. Artiste peintre. Paris.

Thérèse Bisch par Michel Melot 2016

Thérèse Bisch. Texte écrit par Michel Melot Peindre est une autre façon d’exorciser la guerre. Thérèse Bisch y a trouvé son champ de bataille. Ses guerriers sans visage, percés de masques aux regards aveugles, ensevelis sous les couches de peinture comme s’ils avalaient la terre, voilés de glacis opaques ou lumineux déchirés au ventre par une déflagration de blanc, violente clarté échappée d’un chaos, dans la confusion de toutes les nuances de brun. Les tranchées ne sont jamais bien loin, et les croix un peu partout. Ils n’attendent pas la guerre, mais son oubli. Il ne s’agit pas de montrer la guerre mais de la faire disparaître. Dans ses peintures, Thérèse Bisch est sculptrice, bien qu’elle s’en défende : peinture pleine, gestuelle, profonde, qu’elle pétrit et dont on imagine la chorégraphe cernant son modèle autour de la toile, jusqu’à ce qu’elle gémisse dans de convulsives caresses faites au frottis, estompées à l’éponge ou à même la paume, larges coulées de sourds pigments noyés dans le brou de noix et de fusain, tourbillons de vapeurs fangeuses ou légères. Tout commence par un dessin. Campé dans une composition rigoureuse, bien calée, pesante, insistante. Ils sont là. Obstinément, jusqu’à la mort. Arbres décimés, dans des forêts calcinées, jadis verdoyantes, maintenant décharnées. Bataillons dont on ne voit que les silhouettes, cibles rangées comme des armées d’anges. Théâtre d’ombres en pans successifs. En ordre. Thérèse Bisch fait dire sa violence à sa peinture. Ses images sont poignantes non par ce qu’elles montrent mais par ce qu’elles cachent. Elle-même lorsqu’elle se représente, ne peut s’empêcher de se défigurer et de se travestir. Elle se rend méconnaissable, trouble son portrait par jeu ou par ruse, par pudeur ou par défi. Alsacienne, elle célèbre encore les noces de Francia et de Germania, s’accouplant voluptueusement dans une mêlée charnelle d’où émergent un casque à pointe et une coiffe de velours au large nœud noir à la cocarde tricolore. Ils parlent la même langue. Ils épousent le même dessin, les mêmes rondeurs que Bisch englobe d’un trait suave et vif comme un croquis de Daumier. Pendant qu’ailleurs, on les fait se battre, ils s’ébattent tendrement. Elle dresse sa « Virgo », vierge ou virago, femme fatale ambigüe, représentée en majesté, montée en adoration sur un pavois soutenu, encerclé ou protégé par un socle serré de soldats qui semblent lui faire la cour, d’où jaillissent des hampes dressées, des gerbes de baïonnettes menaçantes ou protectrices, comme on voudra, dans l’affrontement de cette guerre absurde, contre nature entre deux pays qui, pour elle, n’en font qu’un. Les visions de Bisch viennent de loin, d’une imagerie à la fois patriotique, religieuse et érotique, toutes guerres confondues dans une lanterne magique qui se serait éteinte et à laquelle seule l’artiste, comme un pardon, peut donner sa lumière.